Tout est relatif

Posté par: Meredyth Ailloud Dans: Pagadougou Sur: lundi, mars 6, 2017

PagaBags + Ouagadougou = Pagadougou. Dans cette section du blog, nous vous apportons des histoires, des anecdotes et des nouvelles de nos moments passés à Ouaga. Dans cet article, Meredyth nous raconte la leçon la plus importante qu'elle a apprise au Burkina Faso: la relativité.

Me voilà à Ouagadougou, sous la chaleur déjà pesante d’un matin de 2007, à attendre mon taxi en papotant avec le gardien de l’hôtel. « Comment ça va ? » je demande. « Ça va un peu. » Ca va un peu, je n’avais jamais entendu ça avant.

J’ai vite compris qu’au Burkina les gens ne se plaignent pas, ils font avec. Et en plus, pourquoi se plaindre quand « c’est Dieu qui décide ». Ce fut le début d’une longue série de découvertes culturelles, et mes premiers pas dans le concept du « tout est relatif ».

Le temps est relatif au Burkina. Quinze minutes plus tard je suis toujours en train d’attendre mon taxi. Je l’appelle : « Où es-tu ? », « Je suis au feu. ». Après dix minutes, je m’impatiente. Je le rappelle : « Et maintenant où es-tu ? », « Je suis au feu. » me répète-t-il. « Quel feu ? », « Je ne suis pas loin ! ». Ne me dites pas que la distance aussi est relative ici ?!

Alors que j’attends devant l’hôtel, un artisan s’approche de moi et me dit « Nassara » (« blanche » en Moré). J’admire son vélo ingénieusement fabriqué avec des bouts de ferraille. « Wanawana ? Combien ? » je demande. « Combien tu me donnes ? » Combien ça valait ? Je n’avais pas la réponse. Et lui non plus.

Quand le taxi arrive enfin, le soleil s’est levé et il fait déjà 30°C. A midi, il fera 40°C. J’imagine déjà mes doigts de pieds fondre au soleil. Le chauffeur me dit qu’il était retenu à l’aéroport à cause de son frère qui arrivait du vol de nuit en provenance du Maroc. Cela semblait être une excuse valable. J’ai appris plus tard que lorsqu’on dit « frère », cela ne signifie pas forcément qu’on parle d’un membre de la famille. Il y a tellement de choses relatives, pourquoi la famille devrait échapper à la règle ?

Au départ j’ai été envoyée à Ouaga pour travailler sur la structure d’un projet de solidarité internationale sur la gestion des déchets. Ma mission était d’aider à organiser la collecte à travers le tri et le recyclage des déchets municipaux. Et étonnamment cela m’a amené à travailler avec des femmes.

A Ouaga ce sont des femmes qui, pour gagner un peu d’argent, collectent les ordures de dizaines de milliers de foyers. Ces collectrices d’ordures informelles essaient de survivre dans les quartiers périphériques, là où la route goudronnée prend fin, là où l’eau est achetée à la fontaine au centre du quartier, là où les sacs plastique et autres déchets ménagers prolifèrent et terminent brûlés sur un tas d’ordures. Alors que je grimaçais à la seule idée de voir ces pollutions entrer dans l’atmosphère, cela évitait au moins les mares de plastiques infectées de maladies, et atténuait l’amoncèlement de sachets plastique dans les caniveaux, qui provoquait pendant la saison des pluies des inondations majeures sous le regard impuissant des habitants qui voyaient leurs maisons en terre s’effondrer sous la pression de l’eau.  

En me basant sur mes expériences dans la planification et la mise en place de projets de développement, j’ai décidé en 2012 de lancer PagaBags pour recycler les sachets plastique tout en créant des emplois et améliorant la santé des gens. J’avais envie de relever le défi. Et j’étais particulièrement motivée pour lancer un projet qui me permettrait de travailler en lien avec ces collectrices de déchets que j’avais accompagnées en tant qu’ONG. J’ai impliqué ces femmes dans mon projet dès le tout début. Elles collecteraient et trieraient les sachets plastique, je les leur achèterais et les recyclerais. Ensuite, il faudrait une équipe de coupeuses de sachets et de tisserandes. Ces dernières devraient être formées à la technique du tissage mi coton mi plastique. Je serais à l’origine du design et les couturières feraient le reste.

J’ai passé les trois dernières années à observer, écouter, réfléchir, réajuster mes plans et revoir mes attentes… Tout prend tellement plus de temps que prévu. Et pourtant, mes attentes sont toujours aussi hautes au sein de mon entreprise. « Bilbilfou », petit à petit, disent-il avec un éternel réconfort. A cela je réponds souvent « Yelkabé », pas de problème ! C’est devenu mon credo, car j’ai appris avec patience et conviction que si les droits des femmes peuvent être dictés, l’empowerment ne l’est pas. L’empowerment n’est pas un concept qui se fabrique ni se donne. Il se construit et se développe avec le temps, selon les conditions et les opportunités, car le désir d’une femme à suivre son propre chemin est en effet quelque chose d’universel. 

Et me revoilà en 2017, sincèrement engagée dans PagaBags, fière de mon équipe de femmes (et des quelques hommes), heureuse d’être sur la bonne voie. Et parfaitement consciente que tous ces concepts - le temps, l’argent, la distance, la famille - sont relatifs. Tout est relatif – tout – à l’exception des droits des femmes… et de la chaleur.        

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